Voilà un titre qui parle, un joli coup marketing, à l'image du plus récent "Indignez-vous". Séduisant par son titre indépendemment du contenu. S'il n'a probablement pas atteint les records de Stéphane Hessel, parions que Pierre Bayard a su largement trouver son public grâce à ce titre efficace qui parle pour lui. Plus en tout cas que s'il avait intitulé son livre "Comment replacer l'oeuvre dans la bibliothèque collective pour soi-même et dans un contexte social".
Le succès de ce livre tient probablment à l'ironie de son titre, qui semble mettre au jour avec le plus grand naturel une hypocrisie collective vieille comme la Bible. On a tous été confronté à une telle situation, au moins à l'école, sinon dans un contexte "mondain". Mais si ce côté mondain a probablement séduit un certain nombre de lecteurs, c'est une vraie théorie de la lecture, ou plutôt de la non-lecture, que bâtit Pierre Bayard. Une théorie qui a une réelle application pratique certes, mais une théorie quand même. Pour cela, il passe en revue toutes les situations de non-lecture par le prisme de situations littéraires ,en citant notamment Umberto Eco, Robert Musil ou encore David Lodge. Il joue son propre jeu en mettant en place un système de notes de bas de page pour indiquer, chaque fois qu'il cite un livre, son degré de lecture de ce livre (livre lu, livre parcouru, livre dont il a seulement entendu parler...). A travers ces exemples, il passe en revue avec humour et de manière limpide, étayée d'exemples, d'arguments et de citations toutes les situations de non-lecture, toutes les situations où l'on doit parler d'un livre que l'on n'a pas lu et décrit comment se sortir de ces situations.
Ce livre a un côté décomplexant évident. On se dit qu'enfin quelqu'un nous dit la vérité. On passe en revue avec soulagement toutes ces situations où l'on s'était demandé si on était la seule à ne pas avoir lu "La Recherche" ou si ne jamais avoir ouvert L'Odyssée de Joyce faisait de nous une infirme. Surtout, Pierre Bayard énonce une vérité simple mais essentielle : toute lecture est forcément incomplète. Par conséquent, une non-lecture peut être plus intéressante qu'une lecture partielle ou oubliée. Lire un livre n'est pas un acte figé pour l'éternité. Pour en avoir une connaissance satisfaisante, il faudrait probablement lire chaque oeuvre plusieurs fois, entreprise absolument vaine et décourageante face à l'énormité de la tâche à accomplir et de l'immensité des livres qui restent à lire.
En même temps, ce livre est aussi très désabusé. Ce n'est pas par hasard si Pierre Bayard cite David Lodge, connu pour ses romans "universitaires" mettant la plupart du temps en scène des professeurs de lettres vieillissants, vaguement déprimés, ayant perdu leur foi originelle en la littérature et la passion intelectuelle qui les animait autrefois. Ce qui importe pour les personnages de David Lodge, ce n'est pas ce qu'on a lu mais quelle est sa place sur le microcosme cruel que constitue le monde universitaire. Que fait Pierre Bayard de ce désir vain mais essentiel de lire tout ? A partir du moment où l'on théorise la non-lecture, qu'est-ce qui fait que l'on continue à lire ? La théorie de Pierre Bayard semble nous dire d'abdiquer, de jeter l'éponge. Ne cherchez pas à lire le plus de livres possibles, vous pouvez vous en passer avec un peu d'habileté, de culture et de savoir-faire. En poussant cette théorie jusqu'au bout, il va même jusqu'à prôner, non sans ironie, qu'il vaut encore mieux ne pas lire du tout et concentrer le peu de temps dont on dispose à la connaissance de la bibliothèque collective, pour savoir où se placent les oeuvres et les auteurs les uns par rapport aux autres et pouvoir ainsi les maîtriser, les contrôler. Une théorie volontairement provocatrice et brillamment menée mais finalement peu ambitieuse...