Présentée partout comme la jeune auteur new yorkaise du moment, Nicole Krauss a connu la consécration en 2011 avec son troisième roman, La grande maison, accueilli très favorablement par la critique. Avant de lire son roman, j'avais entendu une interview d'elle dans la Grande table sur France Culture, où elle détaillait ses procédés d'écriture et ce qui la guidait. Pour elle, écrire un livre et en parler sont deux activités absolument opposées, l'écriture d'un livre supposant de se laisser porter aveuglément par l'écriture sans prévoir ni savoir où l'on va, alors que parler d'un livre suppose la clarté, l'assurance et la certitude, le contraire du doute. C'est le langage qui nourrit son récit et ses personnages dans une grande improvisation où tout finit par converger. Elle écrit sans savoir où elle va ni comment l'histoire va se terminer, elle laisse les choses arriver et le fil se nouer de lui-même pour les relier.
Cette manière de décrire l'écriture comme une recherche, un moyen de trouver un chemin est assez belle et humble. Le problème avec La grande maison est que le chemin est difficile à trouver et que le fil n'apparaît pas, si ce n'est à travers un bureau reliant différentes histoires sans rapport apparent, de manière artificielle. Nicole Krauss dit avoir écrit ce roman comme on bâtit une maison, pièce après pièce, mais il manque à cette maison un plan d'ensemble et on se retrouve avec une grande maison pleine de recoins et d'angles biscornus, de couloirs qui ne mènent nulle part et de pièces immenses ou minuscules. Le sujet de La grande maison n'est pas une maison mais un bureau. Celui laissé par un jeune poète chilien nommé Daniel Varsky à une jeune poétesse qui en aura la charge. Ce Daniel Varsky, personnage à fort potentiel romanesque et à ce titre objet d'une nouvelle à lui tout seul avant La grande maison, disparaîtra pourtant rapidement de l'histoire rapidement. On ne se plaindra pas de voir disparaître un talentueux et ténébreux poète chilien de 23 ans au profit de son bureau plein de tiroirs mystérieux. A cette première histoire de poètes vont se greffer un père qui écrit une lettre à son fils écorché auquel il n'a jamais su parler, une vieille écrivain malade portant un lourd secret, un frère et une soeur vivant dans l'ombre des meubles volés aux Juifs par les Nazis pendant la guerre et rendus par leur père à leurs propriétaires... Et d'autres personnages apparaissant de nulle part, nous exposant leur douleur et repartant aussi vite sans vraiment parvenir à se greffer à la pelote. Ces personnages n'ont a priori rien en commun à part leur difficulté à vivre et ce grand bureau qui refait surface de loin en loin. Mais loin d'être un fil conducteur, le cheminement de ce bureau semble n'avoir aucune cohérence, aucune logique de temps ou d'espace.
Ce qui sert de fil entre ces histoires, c'est bien sûr l'écriture, lumineuse et sombre à la fois, qui se déploie dans la description de l'intériorité des personnages. Des personnages torturés, rongés par la culpabilité ou la névrose. Des personnages peu aimables mais qui nous ressemblent, dans leurs petites médiocrités et leur grande humanité. Cette écrivain qui se renferme jalousement son écriture, s'agaçant des intrusions du quotidien et de son compagnon dans son sanctuaire de mots et ses "longs après-midis imprévus dans lesquels rien ne se passe, hormis une infime saute d'humeur, captée dans un point-virgule". Ce père maladroit qui écrit une lettre à son fils et commence par le dissuader d'écrire ("Je ne suis pas d'accord avec ton projet... Qu'écriras-tu ?... Je ne sais pas par où commencer avec les problèmes de cette petite histoire...") Des personnages durs, intraitables, irascibles, seuls mais aimés. Tout ça est lourd comme un gros meuble en ébène, encombrant, sombre et inquiétant, massif, tout comme l'écriture qui fait le liant.
Ce livre est éclairé par une drôle de luminosité mais il est un peu trop cérébral et pas assez touchant, contrairement à son auteur qui l'est extrêmement lorsqu'elle en parle.